L'essor de l'occultisme en France à la fin du 19ème siècle s'accompagne d'une restructuration profonde du marché du livre ésotérique populaire. Sous l'impulsion de théoriciens majeurs tels que Papus, Paul Sédir ou Éliphas Lévi, l'étude des traditions hermétiques s'émancipe des cercles d'initiés pour toucher un public de plus en plus large. Parallèlement à cette production doctrinale, un important réseau d'éditeurs parisiens se spécialise dans la vulgarisation de grimoires de sorcellerie, de manuels divinatoires et de traités de sciences parallèles. C'est dans ce segment intermédiaire, à la frontière entre érudition ésotérique et littérature de colportage, qu'apparaît la figure d'Alexandre Legran, présenté par ses éditeurs comme un chercheur spécialisé dans l'étude des pratiques occultes et des mystères de l'invisible.
Le corpus bibliographique d'Alexandre Legran
La production littéraire signée du nom d'Alexandre Legran s'étend sur une période charnière allant de 1898 à la veille de la Première Guerre mondiale, touchant des thématiques variées allant de la psychologie divinatoire aux secrets de la démonologie médiévale, en passant par les manuels de jeux de hasard.
En 1898, Legran publie son premier ouvrage d'envergure, Les sortilèges de la science, un volume de 405 pages imprimé à l'époque de manière à lier l'histoire des sortilèges en France à l'étude de la graphologie et de la chirologie, deux disciplines alors en quête de légitimité scientifique. La même année, sa signature apparaît aux côtés de celle de Paul Dulac sur une plaquette très rare intitulée Les Jeux de hasard, pourquoi on perd, comment on gagne à la Roulette, au trente et quarante, au baccara, les Courses, la bourse, imprimée à Niort. Cette plaquette s'inscrit dans une logique de mathématique populaire et de décryptage des systèmes de gains, un sujet alors très prisé par la clientèle des casinos et des cercles de jeu. C'est en 1900 que paraît son ouvrage le plus célèbre, Les vrais secrets de la magie noire : applications, publié sous forme de volume broché par l'éditeur parisien A. Hal. Ce grimoire de 110 pages, centré sur la sorcellerie française du 19ème siècle, compile des recettes diaboliques et des conseils pratiques pour résoudre divers problèmes du quotidien. La production de Legran chez l'éditeur André Hal comprend également un ouvrage complémentaire intitulé Divulgations des Vrais Secrets (Tome 1), qui approfondit ces enseignements.
Anatomie interne des Vrais Secrets de la Magie Noire
L'analyse de l'ouvrage phare d'Alexandre Legran, Les vrais secrets de la magie noire : applications, révèle une structure composite typique des recueils de sorcellerie populaire de la fin du 19ème siècle. Le volume se divise en sections distinctes combinant de vieux grimoires français et des adaptations pratiques.
Structure et appendices de l'édition originale
La première partie de l'ouvrage est une étude historique et théorique qui s'attache à distinguer la magie noire de la magie blanche. L'auteur y aborde les origines culturelles des rituels et les superstitions associées à ces pratiques. La seconde partie s'ouvre sur un appendice complet intitulé La Magie Noire : Recettes Infernales et les Œuvres Démoniaques, englobant les formules magiques attribuées au Grand et au Petit Albert, au Dragon Rouge et à la Poule Noire. L'ouvrage intègre également un "Second Livre" contenant le Véritable Sanctum Regnum de la Clavicule, qui expose la manière de conclure des pactes avec les esprits sans subir de dommages spirituels ou physiques.
La hiérarchie démoniaque du Sanctum Regnum
Le grimoire de Legran propose un recensement détaillé des forces infernales et des esprits supérieurs censés obéir aux injonctions de l'opérateur par le biais de la "grande Appellation".
Rituels pratiques et sorcellerie animale
L'ouvrage d'Alexandre Legran se distingue par la précision de ses recettes de magie sympathique et de counter-charms (contrecharme). Ces formules mêlent des rituels de protection rurale et des techniques d'altération sensorielle.
- Le Miroir Magique à double glace : Employé dans les opérations de contrecharme afin de démasquer l'auteur d'un maléfice. Ce miroir se compose d'une face plane (petit côté) et d'une face grossissante (grand côté). Pour forcer le "maléficiant" à apparaître dans le miroir, l'opérateur doit enfermer dans sa pièce un pot de terre neuf avec son couvercle, du camphre, un paquet d'aiguilles et un cœur de veau (ou de femelle), achetés sans marchander, puis procéder à l'opération derrière une porte solidement verrouillée.
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Hallucinations terrifiantes par le sang de bouc : En plongeant du verre dans un mélange bouillant de vinaigre et de sang de bouc frais, le verre acquiert la consistance du beurre. S'enduire le corps de cette mixture provoque des hallucinations visuelles extrêmement violentes et effrayantes.
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Contrôle et manipulation des animaux : Le grimoire conseille de frotter le front d'une bête égarée avec un œil de squille (oignon de mer) pour la faire revenir d'elle-même à l'étable. De même, broyer de la cire sur les cornes d'un veau permet d'en prendre le contrôle absolu et de le mener sans résistance.
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Exorcisme et herboristerie saturnienne : L'utilisation de racines consacrées à la planète Saturne, bouillies et conservées dans un linge blanc, permet d'exorciser les demeures hantées et de dissiper chez l'opérateur les obsessions et les idées noires.
L'énigme de l'identité : la piste de la rue Laferrière et le réseau Guérard
La recherche d'indices sur l'identité réelle d'Alexandre Legran mène directement aux cercles de l'édition transgressive de la Belle Époque. L'édition originale des Vrais secrets de la magie noire est imprimée en 1900 pour le compte de la librairie d'André Hal (A. Hal), installée aux 17, 7 bis et 19 de la rue Laferrière à Paris. Cette adresse physique s'avère être le centre névralgique d'un réseau complexe d'éditions médicales, érotiques et ésotériques.
Le profil de Paul Guérard (Roland Brévannes)
L'examen des catalogues d'André Hal et de l'éditeur voisin Saint-Elme Guérin (Maison Guérin), également situé au 17 rue Laferrière, révèle la présence d'un auteur extrêmement prolifique : Paul Guérard, plus connu sous son nom de plume de Roland Brévannes (1872–1968). Pour contourner la censure administrative et judiciaire de l'époque – il fut notamment poursuivi en Cour d'assises pour son livre néo-malthusien Amour et sécurité et censuré pour sa pièce de théâtre Les Messes Noires –, Guérard a utilisé une multitude de pseudonymes.
Parmi ses identités littéraires connues figurent Don Brennus Aléra, Jean d'Agérur, Celia Farley, Doctor Brennus (sous lequel il publie des traités sexuels comme L'Art de Jouir chez André Hal dès 1902) et enfin Don Brennus de Mellum, pseudonyme utilisé à partir de 1911 pour publier des textes de magie pratique pour la Maison Guérin.
L'hypothèse du double Alexandre Legran
L'analyse de la prose et des registres éditoriaux de la Maison Guérin introduit une complexité bibliographique majeure. S'il est établi que Paul Guérard a régulièrement utilisé la signature d'Alexandre Legran pour des productions d'opportunité – comme la fable satirique Le Chat Mitis publiée chez Guérin –, les archives de la Librairie Guérin mentionnent la coexistence d'un autre auteur ayant écrit sous le nom d'Alexandre Legran.
Cette découverte suggère deux explications possibles : soit la signature d'Alexandre Legran était un pseudonyme partagé au sein de l'officine d'écriture de la rue Laferrière pour désigner des compilations collectives, soit elle appartenait à un authentique chercheur en ésotérisme dont l'identité s'est fondue dans le catalogue de Guérard et Hal par commodité commerciale. Dans les deux cas, le nom d'Alexandre Legran fonctionne comme un opérateur de marque éditoriale, destiné à rassurer le lecteur sur l'authenticité des traditions compilées tout en protégeant les véritables artisans de cette littérature de l'attention des autorités sanitaires ou judiciaires.
Réception, conservation patrimoniale et postérité
Malgré son caractère de littérature populaire, l'œuvre d'Alexandre Legran a bénéficié d'une remarquable longévité bibliographique. Ses écrits sont aujourd'hui préservés au titre de l'histoire des idées et de la sorcellerie en France au 19ème siècle. La Bibliothèque Nationale de France (BNF), en partenariat avec Hachette Livre, a numérisé et intégré ses deux ouvrages majeurs, Les sortilèges de la science (1898) et Les vrais secrets de la magie noire (1900), dans son programme de conservation patrimoniale et d'impression à la demande. Au format numérique, les textes de Legran ont été réédités par la marque "Collection XIX", maintenant ses écrits accessibles sur les plateformes contemporaines de diffusion électronique.
Dans les milieux de l'occultisme contemporain, les travaux d'Alexandre Legran continuent de jouir d'une diffusion régulière. Les rééditions modernes, qu'elles proviennent de maisons spécialisées comme Unicursal (2017) ou de plateformes d'auto-édition comme Books on Demand (2024), replacent systématiquement ses grimoires aux côtés des grands classiques de la haute magie. Les algorithmes des librairies ésotériques associent fréquemment ses manuels de recettes infernales aux traités d'Allan Kardec sur le spiritisme, aux rituels de kabbale de Peter Miller ou aux analyses gnostiques de Samael Aun Weor, démontrant ainsi que le travail de compilation de la rue Laferrière a acquis, en un peu plus d'un siècle, le statut de classique de la magie pratique francophone.