Au tournant du 20ème siècle, la frontière entre la rigueur de la méthode scientifique et le mystère des phénomènes occultes s'avère particulièrement poreuse. Parmi les figures marquantes de cette transition figure Emmanuel-Napoléon Santini de Riols, un chercheur au parcours singulier qui a su allier la précision des sciences exactes à la fascination pour l'ésotérisme. Né en 1847 et mort en 1908, ce professeur de physique et de chimie de profession représente le savant type de la fin de siècle. Honoré du titre d'Officier d'Académie pour ses contributions à la vulgarisation du savoir, il s'est progressivement tourné vers l'étude des forces invisibles.
Les fondations scientifiques et l'appel du magnétisme
Avant de devenir une signature incontournable des cercles hermétiques parisiens, Santini de Riols commence sa carrière sous les auspices de la science la plus rationnelle. En tant que pédagogue, son objectif initial est de rendre la physique et la chimie accessibles au plus grand nombre, une philosophie qu'il concrétise en 1879 avec la publication de son ouvrage d'initiation, A B C de la physique et de la chimie. Homme de son temps, curieux de l'actualité industrielle et des progrès matériels, il publie sous le pseudonyme de J. de Riols une description complète de l'Exposition universelle de 1878, témoignant d'une fascination pour les triomphes de l'ingénierie moderne. Très actif dans la vie intellectuelle de la capitale, il s'investit comme membre de la Société historique du IVe arrondissement de Paris et collabore à de grands projets éditoriaux, à l'image du volume collectif Le livre à travers les âges paru en 1894 sous la direction de l'éditeur Charles Mendel.
Pourtant, cette rigueur académique n'étouffe en rien son intérêt pour les zones d'ombre de la conscience humaine. Dès 1880, sous la plume de son double littéraire J. de Riols, il entame un virage décisif en publiant un manuel pratique intitulé Magnétisme et somnambulisme, conçu pour vulgariser les techniques de suggestion mentale héritées du mesmérisme. Convaincu que ces phénomènes relèvent de forces naturelles encore mal comprises, il publie en 1883 Spiritisme et tables tournantes, un petit traité explicatif qui propose une approche simplifiée de l'évocation des esprits, tout en introduisant le lecteur à l'usage scientifique du pendule explorateur et de la baguette divinatoire.
Cette volonté de décoder la personnalité humaine par des méthodes observationnelles le conduit également vers la phrénologie. Dans son Traité de phrénologie, Santini de Riols s'appuie sur les travaux de Franz Joseph Gall et de ses successeurs pour proposer une méthode permettant de déchiffrer les vices, les vertus et l'intelligence d'une personne à partir des reliefs de sa boîte crânienne. Tout en explorant ces théories alternatives, il conserve une production littéraire éclectique et populaire, publiant aussi bien des monographies historiques comme Napoléon peint par lui-même que des guides pratiques comme Le Langage des fleurs ou des récits d'actualité militaire à l'instar de son ouvrage sur la guerre de Dahomey.
Les rayons de l'invisible : la photographie et l'aura humaine
Dans les années 1890, l'étroite collaboration entre Santini de Riols et l'éditeur parisien Charles Mendel, spécialisé dans les techniques d'avant-garde, trouve son point d'ancrage dans la photographie. Après avoir rédigé des études historiques et juridiques, notamment son livre sur La photographie devant les tribunaux en 1898, le physicien se passionne pour la grande révolution scientifique de son époque : la découverte des rayons X par Wilhelm Röntgen en 1895. Pour un esprit soucieux de concilier science et invisible, cette découverte apporte la preuve irréfutable qu'un rayonnement impalpable peut traverser la matière et laisser une trace physique.
Dès 1896, Santini de Riols fait paraître La Photographie à travers les corps opaques par les Rayons Électriques, Cathodiques et de Röntgen, qui s'impose comme l'un des tout premiers guides de vulgarisation radiographique en France. Au-delà des applications médicales, l'auteur y explore des territoires fascinants comme la psychophotographie et les images "photo-fulgurales", ces empreintes mystérieuses générées par la foudre.
À travers sa recherche sur la Photographie des effluves humaines, publiée en 1898, il cherche à capturer scientifiquement l'aura humaine, rejoignant ainsi les préoccupations de ses contemporains qui tentaient de matérialiser l'invisible. Cet intérêt pour les énergies subtiles culmine dans son ouvrage Le succès dans la vie, ou L'influence sur ses semblables par le magnétisme, l'hypnotisme et les rayons N. Il y théorise la capacité de l'esprit humain à projeter sa volonté à travers des ondes biologiques invisibles, offrant ainsi une explication rationnelle et physique aux phénomènes d'influence mentale et de magnétisme thérapeutique.
L'hermétisme accompli : parfums sacrés et pierres magiques
Le sommet de l'œuvre d'Emmanuel-Napoléon Santini de Riols s'incarne dans ses grandes synthèses ésotériques publiées au début du 20ème siècle. En 1903, il publie chez l'éditeur L. Genonceaux son traité sur Les parfums magiques, une étude exhaustive consacrée à l'utilisation des odeurs, des onctions, des inhalations et des fumigations sacrées. L'auteur y retrace l'histoire de ces rituels depuis les temples de l'Antiquité, où les prêtres provoquaient le sommeil sacré pour consulter les dieux, jusqu'aux cérémonies magiques du Moyen Âge. Il y démontre comment les substances aromatiques agissent directement sur l'esprit et la sensibilité, mêlant biochimie et magie rituelle avec une clarté remarquable.
En 1905, il livre son chef-d'œuvre le plus ambitieux, Les pierres magiques, édité par la célèbre Bibliothèque Chacornac, alors au cœur de la vie occultiste de la Belle Époque. Ce travail exceptionnel d'érudition propose une synthèse complète sur l'histoire, la symbolique et les vertus thérapeutiques des pierres précieuses, de leurs origines antiques à leur utilisation magique. Santini de Riols y fait converger la minéralogie descriptive avec les traditions symboliques d'Égypte et de Chaldée.
L'ouvrage s'inscrit profondément dans la tradition alchimique, décrivant la matière minérale comme une substance vivante et hiérarchisée. Il dresse un parallèle structurel entre les joyaux et les étapes du Grand Œuvre, associant la phase de l'œuvre au blanc (albedo) à la pureté de la perle, et la phase de l'œuvre au rouge (rubedo) à l'éclat du rubis. Le sous-titre de son ouvrage, évoquant les pierres aphrodisiaques et anaphrodisiaques, transpose directement en minéralogie occulte les principes hermétiques de l'union et de la séparation, faisant écho au célèbre précepte du solve et coagula.
En s'éteignant en 1908, Emmanuel-Napoléon Santini de Riols laisse derrière lui le souvenir d'un passeur exceptionnel. En dépouillant l'occultisme de sa complexité inutile et en y appliquant la clarté du pédagogue, il a offert à ses contemporains une clé d'accès unique vers les mystères de l'univers, assurant la pérennité et la réédition constante de ses écrits à travers le temps.